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Un Saint-Hubert chez les gendarmes

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RACE(S) : CHIEN DE SAINT HUBERT


 


Limier hors pair, le plus puissant des chiens courants est depuis longtemps utilisé par la police américaine pour ses qualités de pisteur. Depuis peu, le Saint-Hubert s’est fait une place au sein des unités cynophiles de notre gendarmerie. Rencontre avec l’un de ces maîtres-chiens, Cédric Moulin, du Peloton de Surveillance et d’Intervention de la gendarmerie de Caen.


Un grand nez


Le Saint-Hubert est un braccoïde, morphotype canin sélectionné pour la chasse et dont les chiens de vénerie, avec un type en tête très spécifique, des qualités athlétiques polyvalentes indispensables pour coller longuement à la voie du gibier, constituent l’aboutissement.


La forme du museau laisse place à de grandes cavités nasales favorisant la prise d’émanations : l’augmentation de la surface de la muqueuse olfactive, principal outil de travail du chien qui piste hors vue, accroît la probabilité de contact entre une molécule odorante volatile et la cellule nerveuse réceptrice appropriée. Le chien qui piste au sol renifle très vite (environ 6 fois par seconde), créant une turbulence interne qui accroît le transport des molécules jusqu’aux récepteurs. Il a été mis en évidence que les chiens de chasse maintiennent en contact avec leur muqueuse olfactive un flux interne constant chargé en molécules odorantes, même en phase d’expiration ou en pleine course.


Dans la recherche de personnes, la piste est constituée par les odeurs laissées par un individu (effluves corporels spécifiques, arômes artificiels des vêtements, chaussures, cosmétiques, etc.), et par celle des modifications du terrain à son passage, tels que végétaux et insectes écrasés. Il y a d’abord un inventaire d’odeurs dans la zone où l’on signale une disparition, puis le chien est orienté sur l’odeur de référence grâce à un objet manipulé par la personne disparue.


Le chien recherche ainsi cette odeur sur une piste constituée d’un assemblage d’odeurs, qui varie en fonction du temps écoulé. Il progresse en identifiant sa direction par comparaison avec l’intensité de la trace précédente.


Plus il est entraîné à pister, plus son seuil de détection d’odeurs est bas, lui permettant d’analyser des concentrations plus faibles, ou des odeurs diluées par le temps écoulé ou les conditions météorologiques.


En vénerie, entre la prise d’émanations, la concentration nécessaire pour décoder la piste, et la poursuite, le pistage d’une proie sur une longue distance requiert une importante dépense énergétique. La coopération entre les membres de la meute y pallie.


Un chien appelé limier, choisi pour sa haute compétence, tenu en laisse par un piqueur, est chargé de débusquer le gibier avant que les chiens de la meute soient découplés, puis de les guider sur la voie, de les y remettre en cas d’erreur. Des lignées spécifiques de limiers, tels le Saint-Hubert dans ses versions médiévale et moderne, ont été édifiées. Or le Saint Hubert représente le stade ultime de la radicalisation du morphotype braccoïde.


En tête, la laxité cutanée est très importante. Les oreilles papillotées sont basses, très longues, les lèvres fortement pendantes.


Il a été suggéré que ces caractéristiques ont été sélectionnées parce qu’elles joueraient un rôle dans la performance olfactive; oreilles et lèvres, traînant au sol de part et d’autre du nez du chien lorsqu’il piste au sol, feraient tourbillonner les molécules odorantes et les guideraient vers les narines.


 En outre, si l’espèce canine possède en moyenne 85,3 cm2 de muqueuse olfactive avec 147 millions de cellules neuro-réceptrices, le Saint-Hubert peut posséder jusqu’à 150 cm2 de muqueuse et quelque 230 millions de récepteurs.


Ainsi équipé, il est notamment capable d’intervenir à partir d’une concentration de molécules odorantes plus faibles que d’autres races, par conséquent après un délai plus long après le passage de l’individu recherché.


Les spécialistes


Cette formule 1 du pistage cynégétique est ainsi utilisée dans d’autres contextes ; aux Etats-Unis, le Saint-Hubert (Bloodhound pour les anglophones) est depuis longtemps utilisé par la police pour la recherche de personnes.


C’est le seul chien dont le flair peut avoir force de preuve en justice (USA).


En Europe, les forces de l’ordre allemande, belge ou suisse l’ont intégré dans leurs équipes cynophiles. C’est chez nos voisins helvètes que le colonel Carletto, directeur du Centre National d’instruction Cynophile de la Gendarmerie Nationale (situé à Gramat, dans le Lot) puis chef d’état-major de la gendarmerie de Basse-Normandie, ainsi que l’instructeur cynophile Laurent Biesuz, ont l’occasion d’observer l’utilisation du Saint-Hubert.


A leur initiative, en 2003, trois premiers sujets intègrent la formation de chiens de pistage: Badger Creek Joli Roger, dit Eliott, de chez la Suissesse Marlene Zàhner, vétérinaire et formatrice de Saint-Hubert de police, Valdo du Hameau Jouas, de chez Mr et Mme Ravizza, dont les conseils en matière de choix des sujets se sont avérés précieux, et Ultime du Hameau de Nantilly, de chez Mélanie Gaillard. Ils seront notamment suivis par Anderlues Limier Radar (produit par Renée Saint-Louis, Canada). Djembé Marchelpo du Finfond, né en 2008 chez Catherine Brisedou, fait partie de la dernière génération intégrée dans la gendarmerie.


L’instructeur Laurent Biésuz explique :


« L’avantage du Saint-Hubert pour la recherche de personnes est que contrairement à d’autres races, qui se repèrent surtout à l’odeur de cassure du terrain, il piste avant tout l’odeur de l’homme ». Il ne cherche pas essentiellement pour faire plaisir, ou pour mordre ensuite dans un boudin : l’homme est son “gibier” et il le cherche, mû par son atavisme de limier.


 « Son potentiel est extraordinaire. Une piste est froide après une heure de délai. Mais 24 à 48 heures représentent pour lui une performance classique. »


Dès les premiers temps du recrutement des Saint-Hubert, Eliott, le chien de M. Biésuz, a impressionné collègues et hiérarchie sur une piste vieille de 36 heures : il a suivi l’itinéraire de deux mineurs, depuis la colonie de vacances d’où ils avaient fugué, jusqu’à l’emplacement du car qu’ils avaient pris ensuite, ils ont ainsi été retrouvés.


Si en ville, 48 heures semblent un maximum, en campagne le chien s’avère efficace sur des pistes de plusieurs jours.


« Avec le Saint-Hubert, on ne parle pas de délai ! On a déjà eu un marquage positif après quatorzes jours ».


 Trois niveaux, validés par des tests, constituent les étapes de la formation opérationnelle du chien. Le gendarme Cédric Moulin, maître de Djembé, a toujours été attiré par le monde du chien, sollicitant plusieurs fois l’autorisation de participer aux tests annuels de sélection pour devenir maître-chien, il a été retenu à l’issue de son second essai. Lors de l’entretien final, on lui a proposé de faire équipe avec un Saint-Hubert : « L’occasion étant encore rarissime de travailler avec ce chien phénoménal, je me suis considéré comme très privilégié », raconte-t-il.


En janvier 2009, il accueille donc un petit Djembé de 3 mois, avec l’accord de son épouse car il s’agit aussi d’un choix familial : le Saint-Hubert ne mène pas une existence militaire, entre interventions et chenil, pour son épanouissement, il a besoin d’un cadre familial.


Djembé appartient à la gendarmerie mais n’a qu’un maître : quand il n’est pas avec celui-ci en opération, il profite de sa maison dans l’enceinte de la caserne mais il part aussi en vacances avec la famille. Quant au maître, il se consacre à la relation, à l’entraînement et aux missions avec son compagnon, sa hiérarchie ne lui demande d’assurer aucune autre fonction.


Le programme a donc commencé par une sociabilisation de base en famille, puis en février 2009, ils ont intégré tous deux, en compagnie d’autres jeunes Saint-Hubert et de leurs maîtres, le centre de Gramat, commandé par le lieutenant-colonel Milhaud, pour 14 semaines.


"On lui fait découvrir son nez, dans une atmosphère ludique. Chez lui, le pistage est tellement inné! "


 "Les conditions d’entraînement varient : il doit pouvoir intervenir dans différents milieux, ruraux, périurbains, urbains », explique Cédric Moulin. « Pour éviter qu’il ne soit distrait par une odeur animale, particulièrement en forêt, on le met à la faute et on le reprend. Le chien est de toute manière, créancé tout jeune sur l’odeur humaine. ». Une fois qu’il a trouvé le traceur, il doit monter sur lui pour recevoir une récompense, un morceau de pâté et son jouet à mordiller.


C’est à partir de 15 mois que le chien fait ses premières interventions. Qu’il ait ou non trouvé ce qu’il cherchait, son maître lui fait accomplir immédiatement un exercice de difficulté équivalente où le traceur le récompense.


Il lui faut toujours se sentir gagnant.


Entre deux missions, sa condition physique est entretenue par promenades quotidiennes et natation, et sa fonctionnalité par des pistages fréquents.


Le maître-chien a toute latitude pour organiser son entraînement et se rendre, accompagné d’un traceur, dans tout lieu qui lui semble approprié. Une odeur toute nouvelle excite la curiosité du chien, et il montre alors un engagement particulièrement important : « ils ont une énorme mémoire olfactive. On ne peut pas souvent renouveler les traceurs, alors on change les sites d’entraînement », explique M. Moulin. Chaque trimestre, les maîtres-chiens de Saint-Hubert se retrouvent pour un stage d’une semaine : « on a besoin de travailler ensemble, d’échanger. On partage le même état d’esprit, un peu différent de celui des autres maîtres-chiens. » Tous les ans, ils retournent à Gramat pour quelques jours, une remise à niveau qui permet de régler d’éventuels problèmes.


 En dehors des stages, les contacts entre congénères sont restreints : « Ce sont des chiens de meute, il serait normal qu’ils établissent une hiérarchie entre eux, mais on ne peut permettre qu‘ils se blessent. »


Un emploi très encadré


Cédric Moulin fait partie du Groupe d’Intervention Cynophile de Basse Normandie, composé de trois maîtres-chiens. Il peut intervenir dans toute la zone de défense et de sécurité Ouest (une des sept zones de l’organisation territoriale de la défense quadrillant notre territoire), où se trouve un autre Saint-Hubert.


 L’emploi de la race dans la gendarmerie est strictement limité à certaines missions de recherches de personnes disparues.


 Elle ne convient pas du tout pour la détection de stupéfiants ou d’explosifs, pour la recherche en décombres ou en avalanches, pour lesquelles les races bergères font toujours merveille.


Dans le cadre même des recherches de personnes, les Saint-Hubert ne sont appelés qu’en des cas précis. « Leur emploi est limité, sans quoi ils seraient trop sollicités. D ‘autres chiens font du bon travail, il ne s’agit pas de les remplacer, mais de les compléter », affirme Cédric Moulin. « Nous intervenons après le passage d’une équipe cynophile traditionnelle, dans des cas de disparitions inquiétantes, affaires sensibles comme évasion, rapt d’enfant, ou si le milieu d’investigation est trop “pollué” par de multiples piétinements, s’il y a un délai important entre la disparition et le début des recherches, ou encore lorsque la piste, commencée en milieu rural, se prolonge en ville, situations qui peuvent dépasser les aptitudes d’autres chiens. »


Outre ses performances sur pistes froides, les qualités comportementales de l’opiniâtre Saint-Hubert lui permettent de ne pas se laisser déstabiliser par les changements de milieu.


 Pas rapide mais déterminé, il fait preuve d’une grande ténacité : en principe, rien ne le distrait de sa piste.


« Son pouvoir discriminant est très important. Il ne s’engagera pas sur une autre piste que celle qui fait l’objet de sa recherche. Mais il ne sait pas se réguler, car il n’a que sa piste en tête. Il faut donc être vigilant, car il pourrait s‘épuiser à la tâche », explique M. Moulin.


Le chien est demandeur, mais il y a aussi des jours « sans », où Djembé fait des bêtises et n’a pas envie de travailler, « mais c’est assez rare, et puis un Saint-Hubert mûrit lentement. Mon chien n’a pas encore beaucoup de métier, et ce n’est pas un outil infaillible. Mais une fois adulte, le Saint-Hubert montre sa constance dans le travail ».


Ses faiblesses sont la chaleur, qui peut le fatiguer, et la torsion d’estomac à laquelle la race est sujette.


Peu malléable, il montre une forte personnalité : certains sujets sont plus dominants que d’autres. Il faut les cadrer avec subtilité car si la hiérarchisation dans le cadre familial est indispensable, le Saint-Hubert se montrant d’ailleurs très doux avec les enfants, les chiens de gendarmerie ne reçoivent pas une éducation classique: « ce n’est pas évident d’élever un chien de 50 kg sans interdits. Il ne connaît que les mots liés au pistage: “cherche”, “travaille ‘“laisse ‘“stop”. Il ne faut pas le parasiter avec d’autres ordres, même pas “assis”."


"Le travail demandé est plus difficile qu’un contexte de chasse, qui comporte beaucoup moins de paramètres et où il n’y a pas de multiples personnes piétinant le terrain. Il importe de laisser au chien le maximum d’initiative, je le suis dans sa quête sans le parasiter. Il piste souvent à mi-hauteur, faisant des contrôles au sol en cas de difficultés. »


Le succès d’une recherche ne dépend pas exclusivement du chien. « Le conducteur doit savoir lire son chien », explique M. Biésuz. « Un Berger Allemand n ‘aura pas la même attitude spécifique qu’un Saint-Hubert. Si l’on voit le chien se déplacer différemment, relever la tête, par exemple, il peut être en limite d’odeur, il faut lui permettre de revenir chercher son odeur de référence


Passion cynophile


La qualité de la relation avec l’animal est une des grandes satisfactions du maître-chien : «je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi fusionnel », confie M. Moulin. « C’est passionnant, mais en même temps dévorant. Je pense sans cesse à l’entraînement, je fais des repérages, y compris lorsque je me promène avec ma famille. Si un entraînement ou une intervention n’ont pas été finalisés, je cogite, j’essaie de comprendre. C’est un métier très prenant, je ne compte pas mes heures : mon chien est mon occupation permanente. »


 Lorsque Djembé sera à la retraite, il restera en famille, il y cohabitera avec le second chien que son maître prendra pour travailler.


Toutes races confondues, il y a actuellement 630 chiens dans la gendarmerie, dont 550 dans des équipes constituées.


« Auparavant, un gendarme maître-chien restait toute sa carrière. Maintenant, il peut le demeurer ou monter dans la hiérarchie », explique le lieutenant Samson, adjoint du directeur des stages à Gramat. «Les places sont chères, beaucoup de gendarmes souhaitent devenir maîtres-chiens. Certains sont incorporés aux Groupes d’Investigations Cynophiles, d’autres dans les PSIG."


"Le Saint-Hubert est encore phase d’observation et de test. Il nous faut du recul. Il suppose certaines contraintes, ne convient pas à tout maître-chien : et puis il faut trouver des souches intéressantes. Mais le Saint-Hubert apparaît comme un auxiliaire de recherche des plus légitimes et plusieurs groupes régionaux qui n ‘en ont pas encore sont demandeurs. Ni Gramat ni la Direction Générale ne souhaitent le généraliser, mais 25 équipes sont prévues


L’utilisation professionnelle est un atout pour une race, puisqu’elle révèle dans un contexte exigeant le degré de fonctionnalité des souches et spécimens employés.


Pour le moment, huit gendarmes maîtres-chiens travaillent avec un Saint-Hubert. « La sélection du personnel est très importante », explique M. Biésuz. « Le Saint-Hubert ne supporte pas l’éducation à la dure, il faut du tact. Avec un Berger Allemand, certaines erreurs peuvent se récupérer, mais avec lui, on le paie cash! La piste est une discipline ingrate et physique. Mais il faut surtout beaucoup d’investissement personnel et d’humilité. Avec ce chien, si l’on arrive bourré de certitudes, on va dans le mur. Mais quand on apprécie le travail avec cette race, on ne revient pas aux bergers, même s‘ils sont très bons. C’est un autre monde, ce n’est pas comparable ».


« Pour travailler avec un Saint-Hubert, il faut être un fervent adepte du pistage comme de la race », conclut Cédric Moulin. 


Intérêt tout à fait similaire à celui d’un adepte de l’utilisation sportive ou de la sélection des chiens de race, civil ou militaire, un vrai cynophile est forcément un passionné.


 


 


Source : Sophie Licari  pour Vos Chiens Magazine, mai 2011


 

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